Éducation positive et Résilience

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Du silence à l’expression…

 L’éducation positive ou la résilience communautaire - 01

Marianne Sébastien avec un bébé du dépôt d’ordures de Cochabamba

Chez les pauvres de Bolivie, il n’y a pas de structures appropriées pour la petite enfance… Bien sûr il y a des jardins d’enfants, mais réservés essentiellement à une couche aisée de la population.

Quand les enfants arrivent des mines ou des campagnes les plus reculées de ce pays, ils sont pratiquement muets… Juchés sur le dos de leur mère, les petits l’accompagnent sur les flancs escarpés de la mine pour chercher le métal précieux, l’argent ou l’étain. L’espérance de vie de ces mères est de 44 ans et pour les hommes de 35 ans seulement.

Le défi quotidien est de pouvoir manger. Le grand espoir est de pouvoir les faire étudier un jour. Souvent, ces enfants n’ont ni certificat de naissance ni de baptême… donc pas d’identité, pas de nom. On les appelle « wawa » (bébé en quechua) et ce n’est qu’à la cérémonie de la première coupe de cheveux, vers un ou deux ans, qu’ils vont recevoir un nom.

Généralement ces enfants sont muets, réservés, timides, introvertis et peureux… rien d’étonnant quand on sait que 83% des enfants en Bolivie sont victimes de mauvais traitements. Lorsqu’on tend la main pour une caresse, l’enfant retire la tête, de crainte de recevoir un coup.

L’objectif principal de Voix Libres est de lutter contre le travail des enfants et il n’est pas rare que nous ayons tiré des pires conditions de travail dans les mines des enfants de moins de 6 ans. La petite Tanita n’avait que trois ans quand elle donnait la main à ses frères pour descendre dans la mine et ne pas rester seule dans leur terrier accroché à la montagne. Dans cette chambre, ils dormaient à sept sur le même bout de rocher. Dans un coin de la pièce, le père alcoolique était paralysé après un accident de la mine et la silicose lui donnait un teint noir et livide.

Les femmes,
auteures et réalisatrices de leurs jardins d’enfants

Dans tous nos projets d’éducation, nous sommes attentifs à installer un jardin d’enfants pour l’éveil global des plus petits et la formation des mères à une véritable pédagogie. L’essentiel de la tâche est de sensibiliser les mères à l’éducation des plus petits en veillant à ce qu’elles soient elles-mêmes créatrices de la structure. Par exemple à Cochabamba, nous avons une garderie avec une vingtaine d’enfants et deux responsables, ainsi qu’un psychologue (qui lui-même a vécu la pauvreté et passe une thèse sur la résilience), mais ce sont les mères, organisées en tournus, qui assurent l’encadrement des enfants, ainsi que les repas quotidiens avec l’appui d’une nutritionniste.

La tâche est énorme quand on sait que les filles et les femmes ont vécu encore plus de violence que les garçons. Souvent des abus sexuels ont bloqué l’amour des jeunes femmes. Nos exemples de communication chaleureuse et les réunions de groupe pour exprimer toutes leurs émotions débordantes d’humiliation et d’injustice sont très importantes pour pouvoir établir une nouvelle relation à leur bébé et aussi à leur enfant intérieur.

Quelle stupéfaction nous avons eue au début de ce jardin d’enfants pilote… imaginez que sur les trente femmes de nos entreprises de quinoa, muesli, barres énergétiques, ainsi que de couture et tissage, aucune ne voulait s’occuper des enfants, tant ce monde de la petite enfance renvoie à de trop mauvais souvenirs…

Après une vie de violence, notre pédagogie de l’amour consiste à ouvrir des groupes de paroles entre les femmes avec des formations en communication non-violente et en auto-défense. C’est une phase indispensable pour rencontrer la confiance et ne pas répéter le cercle vicieux de la violence.

Thérapies intensives

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Le chant qui nettoie les mauvais souvenirs et le geste qui ouvre le cœur…

Grâce à toutes les thérapies que nous mettons en place, les femmes revivent leur enfance et peuvent s’ouvrir et peu à peu s’exprimer.

Les femmes qui ont travaillé dans les mines, les ordures et les rues sont traumatisées au plus haut degré. Inutile de songer à les former avant de les aider à se débarrasser des peurs paniques qu’elles ont vécues. Souvent, elles ont pratiquement perdu la parole, le goût d’aller vers l’autre. L’expression artistique est le premier pas essentiel pour réhabiliter les familles les plus souffrantes.

Se libérer des traumatismes passés prépare l’espace afin d’être peu à peu disponible pour recevoir l’enseignement, la formation et récupérer ses vraies racines culturelles.

Atelier de chant : chaque projet de Voix Libres commence par des ateliers de musique traditionnelle et de chant pour libérer sa voix… pour exprimer son identité profonde, pour développer son potentiel de créativité et pour quitter le désespoir et se relier joyeusement à tous
Fabrication d’instruments traditionnels (flûtes de pan et tambours)
Groupe folklorique de musique et de danse traditionnelle

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Les orphelins de la mine, après une séance de Watsu

Atelier de peinture. Il y a dix ans, la majorité des enfants qui travaillaient dans les mines du Cerro Rico dessinaient tout en noir. Aujourd’hui, grâce à la peinture libre et aux mandalas, les couleurs remplissent leurs feuilles.
Thérapie dans l’eau ou Watsu : les corps des enfants sont raides et tétanisés par la peur. Nous les emmenons dans des piscines d’eau thermale pour pratiquer le watsu. C’est un travail de mouvement et d’abandon dans l’eau pour laisser les mauvaises mémoires au fond de la piscine…

Éducation alternative et thérapies adaptées à leurs traumatismes… tout pour atteindre l’autonomie de l’enfant en respectant les différences de nature et de caractère de chacun pour lui permettre de prendre conscience de ses talents et de ceux des autres.

Éducation de la petite enfance
pour les enfants et leur mère

Objectifs :

Permettre à l’enfant et sa mère de découvrir ses possibilités infinies par l’expression artistique (peinture, chant, musique, danse traditionnelle, etc.).
Mettre en pratique les valeurs du cœur (compassion, intuition, globalité, vision)… une éducation intégrale qui prépare de vrais leaders dont le charisme premier est la solidarité engendrée par l’adversité.
Développer un enseignement bilingue en espagnol et en quechua qui veille à transmettre les valeurs traditionnelles sacrées indigènes, tout en préparant les enfants à s’ouvrir à l’abondance d’une économie solidaire moderne.

L’exemple d’Alberto :

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Alberto, dans la mine…

Alberto a souffert dans les mines de Potosi. Il est né dans les cailloux, avec une mère morte en couche et un père, lui-même accidenté du travail dans les mines.
Quand on a sorti Alberto de la mine, son père est venu au dispensaire avec lui. On lui a enlevé sa demi-prothèse de jambe, une odeur pestilentielle s’est dégagée et son moignon était à moitié pourri.

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Alberto, 6 ans plus tard dans notre maison d’accueil à Potosi

Alberto s’en est tiré par l’humour. Son côté espiègle s’est développé et il parlait du pire en nous faisant rire. Un jour, on faisait des exercices de chant pour lancer leur trop-plein de souffrance dans l’univers. Il a alors proclamé : « ma maman est morte ! », et les autres de faire de même en expurgeant tous ensemble leur peine…

Aujourd’hui, il est leader dans notre maison d’orphelins et il participe très activement à notre orchestre d’instruments de musique traditionnelle. Il joue bien de la guitare et son rêve est de faire l’école agricole pour s’occuper des Walipinas, serres semi-souterraine, à 4’000 mètres d’altitude, qui donnent 4 récoltes par année avec 80% d’économie en eau.

L’exemple de José :

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José : une enfance meurtrie

José a vécu dans les ordures avec sa famille. Son père est mort d’alcoolisme au fond d’une cabane en carton. Il a subi toutes les violences possibles avec ses frères et sœurs. Il faut dire que les recycleurs d’ordures naissent dans les ordures et se nourrissent d’ordures. Deux de ses petits frères sont morts. Le premier contaminé par le lait de sa mère, qui était tout vert. Le second est tombé sur la tête d’un rocher au-dessus des ordures.

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Aujourd’hui : le goût de vivre et de transmettre

Récemment, je demandais à José d’expliquer devant tous les orphelins dans le réfectoire de Potosi, tout ce qu’il avait appris :
– « J’ai appris l’agriculture, j’ai cultivé la quinoa au Salar d’Uyuni. Là-bas, j’ai appris à conduire le tracteur et puis je suis venu à Potosi pour être éducateur des orphelins. Je dormais avec eux, j’étais comme un petit papa.
Je me suis formé à la menuiserie pour donner un coup de main. Et maintenant, je sais polir et vernir les tables et les chaises pour la réforme éducative. Aujourd’hui, avec Edwin et une dizaine de jeunes, je suis responsable à la boulangerie, où nous fabriquons 5’000 pains par jour. Je suis fier d’avoir fabriqué avec tous les boursiers de Voix Libres 1’000 tourtes le jour de la fête du père… moi qui n’en ai plus ».
– Lorsque je lui ai demandé : « En combien de temps as-tu appris tout ça ? »
– Il m’a répondu : « En deux ans ! ».

Comme nos propres enfants…

Si vous saviez combien ces deux enfants ont été aimés, bercés, écoutés et acceptés comme nos propres enfants.
Un soir, nous avions perdu Vidal, un enfant battu qui a vécu très heureux plusieurs années dans notre auberge. Ce qu’il préférait faire, c’était fabriquer des petits jouets, des dinettes et des petites poêles à frire, à l’atelier de fer forgé. Un jour, il a disparu. Il était retourné dans la rue. A deux heures du matin, je le recherchais près du cimetière avec Alberto, le coordinateur général et on demandait à tous les enfants de la rue s’ils n’avaient pas vu Vidal. Un gosse lui a dit :
– « C’est ton fils Vidal ? » Et il lui a répondu :
– « Non, mais c’est un enfant dont je m’occupe et que j’aime beaucoup ».
– Et puis il a arrêté la voiture et il a dit : « Mais c’est mon fils !… »
Et c’est aussi le mien, c’est le nôtre !

La grande misère creuse cette parenté universelle, parfois plus forte encore que les liens de sang. C’est ainsi que des milliers d’enfants, depuis quinze ans, à Voix libres, sont devenus des résilients. Ils se sont sentis aimés dans leur beauté comme dans leurs rechutes et acceptés dans leur intégralité.

Tout se joue aussi après six ans

Il est faible de dire que ces enfants sont à l’origine dans un état de dépression profonde. Il serait plus juste de parler de traumatisme aigu pour ceux qui ont été contaminés dans les ordures, qui ont risqué de mourir congelés dans les rues et qui, la peur au ventre, sont descendus au fond des mines travailler dans des conditions inhumaines. Comme des victimes de dernier stade, dans un état de désespoir et de fatalisme complet, ils ne se plaignent même plus. Ils ne sont plus capables d’imaginer une vie différente…

Tout se joue avant six ans nous a enseigné notre culture moderne… pour tous ces enfants maltraités, nous pourrions avoir tendance à penser qu’ils sont abimés pour la vie, afin de consolider notre idée que nos petits êtres sont fragiles, impressionnables et qu’il faut les préserver de toute souffrance… et que si malgré tout ils sont victimes de malheur, il faut absolument les encadrer, les traiter… les sauver.

Notre expérience pédagogique avec les enfants les plus souffrants en Bolivie nous montre que tout peut aussi se jouer après six ans, sinon comment aurions-nous aujourd’hui 250 jeunes leaders ardents qui ont été dans leur petite enfance maltraités, battus, violés physiquement et psychologiquement

Comment peuvent-ils être aujourd’hui joyeux, équilibrés et surtout remplis d’amour pour l’autre ? avec une seule envie, celle d’aider… En effet, c’est souvent en sauvant les autres que l’on va se sauver soi-même. Qui mieux que les jeunes de la mine vont pouvoir élaborer un diagnostic des lieux à haut risque, du nombre d’enfants qui y travaillent, de la détection de l’alcoolisme et des maladies ?

Définition : Chez les métallurgistes, la résilience désigne la capacité d’un métal à résister aux chocs et aux torsions pour conserver sa forme première.

La souffrance a forgé le caractère des enfants. Ils ont appris à supporter les difficultés, parfois même à les apprécier, puisqu’en les surmontant ils se prouvent à eux-mêmes et au monde une valeur qu’ils n’auraient jamais imaginée… bien sûr, il y a tous ceux qui meurent dans les mines, il y a ceux qui ne vont jamais être des résilients parce qu’ils vont avant l’heure mourir dans les mines ou de froid dans les rues à 4’000 mètres à La Paz. Nous avons tous un point de rupture différent… mais le travail de Voix Libres est de donner à tous la chance de devenir un résilient, de développer ses talents au maximum et de s’engager pour les autres en faisant rejaillir les bénéfices sur les autres.

– « Oui, j’ai failli mourir comme dynamiteur dans les galeries à 1 km sous terre, mais aujourd’hui ma plus grande joie c’est de donner aux enfants des mines la même chance d’aller à l’école »… Gustavo était un de ces enfants-taupe, il est devenu aujourd’hui enfant-étoile.

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Après les pires violations, les femmes et enfants des mines vivent un atelier de rire salvateur…

Voix Libres… creuset de résilience

La résilience communautaire, c’est la capacité de développer ensemble des talents hors du commun, malgré ou grâce à la misère extrême.
C’est la force stupéfiante du brin d’herbe qui traverse l’asphalte de la route…
C’est la nouvelle résistance qui découle du stress et de la douleur…
C’est la transformation de l’exploitation et de la violence en bonheur…
C’est le droit de quitter le secret des douleurs les plus atroces en partageant sa parole avec les autres… puisqu’eux aussi ont vécu pareille épreuve dans l’isolement… C’est un enracinement intérieur pour développer des résultats démultipliés en nombre de bénéficiaires, mais surtout en intensité de présence et en énergie sans limite…

C’est ainsi que le cœur s’ouvre et laisse émerger la compassion et l’écoute qui guérit…
La résilience, c’est ce potentiel mystérieusement puissant, qui transforme les plus pauvres de Bolivie en créateurs visionnaires d’un monde nouveau.

Voix Libres

Voix Libres est une association internationale humanitaire, politiquement et confessionnellement neutre, fondée en 1993 par Marianne Sébastien. Elle est soutenue par la Ville et le Canton de Genève.

Voix Libres travaille en Bolivie avec les enfants des mines, des ordures, des prisons, des rues et des campagnes. Une pédagogie de multiplication où chaque personne sauvée doit en sauver une dizaine : au départ, 12 enfants dans les minesAujourd’hui, en 15 ans, 500 000 bénéficiaires

Une association où les enfants deviennent auteurs et réalisateurs de leurs projets une  fois scolarisés et diplômés… la majorité des coordinateurs sont les enfants du début, ce qui garantit un engagement solidaire et durable.

Une association transparente : 100% des dons, des parrainages et des micro-crédits sont affectés au financement des projets en Bolivie. Les frais de fonctionnement en Europe sont couverts par des sponsors et par les cotisations des membres.

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